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Table des matières

Dossier: La philosophie au collégial

Entretien avec Georges Leroux : l’enseignement de la philosophie au collégial
MATHIEU SAUCIER-GUAY

La philosophie est plus que jamais nécessaire
THOMAS DE KONINCK

Actes du colloque de la SPQ

Renouvellement de la théorie critique et renouvellement de la dialectique
BENOÎT ARSENAULT

L’herméneutique événementiale de Claude Romano et sa critique de l’ontologie fondamentale
NICOLAS BEAUDOIN

La structure de la subjectivité selon Hegel : Désir, Reconnaissance, Altérité
OLIVIER DIONNE

La conférence « Que veut dire penser ? » de Heidegger
EMMANUELLE GRUBER

Avons-nous le temps pour l’art ? Regard critique sur la relation entre « authenticité » et « temporalité » dans l’expérience esthétique gadamérienne
OLIVIER MATHIEU

Le contrat social après Babel. Rationalité et multiculturalisme
DAVID ROBICHAUD

Quelques considérations sur la logique temporelle actualiste
OLIVIER ROY

Fernand Dumont et la philosophie
HUGO SÉGUIN-NOËL


La philosophie au collégial

À Québec, les 9 et 10 juin derniers, s’est tenu le Forum sur l’avenir de l’enseignement collégial. L’événement, organisé par le Ministère de l’Éducation, rassemblait divers acteurs de la scène politique, des secteurs de l’éducation et d’organisations syndicales. L’objectif de ces deux journées de consultation était de faire le point sur l’état de l’institution tout en dégageant des propositions de changements afin d’améliorer la structure collégiale. Ceux qui auront lu les mémoires préparés à l’occasion du forum, par exemple ceux du Ministère de l’Éducation du Québec (MEQ), de la Conférence des Recteurs et des Principaux des Universités du Québec (CREPUQ) ou de la Fédération des Commissions Scolaires du Québec (FCSQ) auront vite remarqué que l’argumentaire évacuait beaucoup de questions fondamentales pour se concentrer sur des questions d’ordre économique et administratif. Au cours du colloque et dans les textes de préparation qui le précédèrent, la formation générale du cégep, et donc la philosophie, a subi une critique plus ou moins explicite. Convaincue de l’apport positif de la philosophie à notre culture, convaincue que la place de la philosophie au cégep ne saurait se réduire à des considérations économiques, à des questions de fluidité au sein du cheminement scolaire ou à quelque objectif de diplômation, la revue Phares consacre le présent dossier à l’avenir de l’enseignement de la philosophie au collégial.

Afin de donner une véritable dimension historique au présent et à l’avenir de cet enseignement philosophique, il convient de revenir sur son passé, des collèges classiques d’antan jusqu’aux cégeps actuels. Ce bref rappel des grandes lignes de l’histoire de la philosophie au sein de la structure collégiale québécoise puise ses sources principalement dans les travaux de l’historien Yvan Lamonde. À cette courte introduction, suivent les deux textes qui composent le dossier. Le premier, un entretien avec Monsieur GEORGES LEROUX, professeur de philosophie à l’UQAM, propose une réflexion critique sur l’universalité et l’enracinement politique de l’enseignement philosophique au collégial. Le second texte, écrit par Monsieur THOMAS DE KONINCK, professeur de philosophie à l’Université Laval, réaffirme la place capitale que peut et doit prendre la philosophie dans notre culture[1].

Quelques jalons historiques de l’évolution de la philosophie dans les collèges. De 1665 à aujourd’hui.

En 1635, les Missionnaires de la Compagnie de Jésus ouvrent les portes du premier collège de la Nouvelle-France. Ce collège avait pour mission première de convertir les autochtones (« sauvages », disait-on à l’époque) au christianisme. Cependant, le besoin d’éduquer les enfants des colons se fit rapidement sentir, modifiant conséquemment la vocation de ce premier collège. La philosophie fut enseignée très tôt, mais il faudra attendre l’année 1665 pour qu’un père jésuite enseigne cette matière en portant le titre reconnu de « Professeur de philosophie ». La nécessité pour la colonie de former ses propres clercs – due au fait que la métropole française n’envoyait pas suffisamment de nouveaux prêtres – favorisa particulièrement l’enracinement de la philosophie en Nouvelle-France. L’enseignement se faisait en latin, langue du savoir et de l’Église, et suivait assez rigoureusement les prescriptions du Ratio Studiorum, écrit en 1586. Ce texte capital hérité des Jésuites indiquait ce qui devait être enseigné ainsi que la manière avec laquelle on devait le faire. Aristote, saint Thomas et quelques commentateurs scrupuleusement choisis formaient le centre de gravité de cette formation philosophique. Bien que le curriculum du Ratio Studiorum prévoyait trois ans pour l’enseignement de la philosophie, les élèves de la colonie française ne disposaient que de deux ans au sortir desquels ils avaient étudié les quatre grands domaines de la philosophie universelle aristotélicienne, soit la logique, la physique, la métaphysique et l’éthique. Cette formation, il va sans dire, était destinée à orienter les lumières de la raison vers la reconnaissance de l’unique Créateur. La philosophie n’était pas une discipline autonome, mais strictement une propédeutique à la théologie dont, dit-on souvent, elle était la servante. Ainsi, les étudiants qui complétaient leur philosophie se destinaient pour la plupart à l’état ecclésiastique.

En 1759, lors de la conquête de la colonie par l’armée anglaise, l’enseignement s’interrompt pour ne reprendre qu’en 1770. Pendant les années 1770 à 1835, le contenu des cours de philosophie se détache quelque peu de l’aristotélisme et du thomisme médiévaux, bien que par ailleurs l’enseignement de la philosophie demeure sous la responsabilité des collèges catholiques. Cette modification des contenus des cours s’effectue sous l’influence du cartésianisme et de la pensée des Lumières qui pénètrent de plus en plus la société canadienne-française. Les professeurs de philosophie – qui le plus souvent sont aussi professeurs de théologie – ne savent guère comment réagir face à cette « philosophie moderne » qui, avant la foi, donne préséance à la raison. Les idéaux de 1789, de souveraineté du peuple, de liberté, d’autonomie de la philosophie et de la raison se voient débattus et proclamés dans une presse canadienne française qui s’organise et se diversifie progressivement. Les philosophesthéologiens des collèges catholiques, face au mutisme de Rome quant à la valeur de la philosophie moderne, réagissent de façons diverses : ils réfutent, condamnent et, parfois, adaptent et intègrent cette philosophie à l’enseignement collégial catholique.

Il importe de mentionner l’ouvrage récent de Jean-François de Raymond, Descartes et le Nouveau Monde[2], qui examine la pénétration du Nouveau Monde par le rationalisme cartésien. Le travail de J.-F. de Raymond montre entre autres que le cartésianisme eut un impact supérieur à ce que laissent entendre les études d’Yvan Lamonde. Au XVIIIe siècle, dans les collèges, les programmes de cours montrent notamment que l’on discutait de problématiques proprement cartésiennes[3]. Cela s’effectuait évidemment dans un contexte critique où la scolastique imposait un certain encadrement.

Ce n’est qu’après 1835 que les représentants de la « vraie philosophie », de la philosophie chrétienne, identifient clairement les thèses jugées dangereuses et profanes issues de cette « philosophie impie » qui avait pris naissance en dehors des collèges et qui s’exprimait principalement dans la presse canadienne. Ce « philosophisme », largement influencé par le libéralisme des Lumières, est vivement répudié par les autorités cléricales. Ce courant de pensée qui prêche en faveur de la démocratie, de la liberté de presse et de conscience, qui fait l’éloge de l’autonomie de la raison et qui, finalement, clame haut et fort sa foi envers le progrès des Lumières et l’émancipation de la raison humaine, est systématiquement attaqué par une élite religieuse qui se fait de plus en plus nombreuse et influente. Le triomphe des philosophes de l’Église s’effectuera, à partir de 1835, par une restauration progressive de l’enseignement du thomisme dans les collèges.

Jusqu’aux années 1920, où commencent à se développer les facultés universitaires de philosophie, c’est principalement dans les collèges classiques, masculins et féminins, que la discipline philosophique est la plus vivante. Le thomisme y est prépondérant et le restera pendant une quarantaine d’années. Les années 60 marquent, avec l’élection du gouvernement libéral de Jean Lesage, le début de la « Révolution Tranquille ». À cette époque, plusieurs lois sont votées afin d’engager le Québec sur la voie de la modernité. Dans le domaine de l’éducation, en 1961, laCommission Royale d’Enquête sur l’enseignement, communément nommée Commission Parent, entreprit une vaste enquête sur les systèmes d’éducation nord-américains. Dans la foulée de cette enquête, plusieurs recommandations sont faites au gouvernement pour restructurer le secteur de l’éducation. Le système scolaire, qui était encore à cette époque sous la responsabilité de l’Église catholique, est confié à l’État. Suivant le conseil de la Commission Parent, le gouvernement crée donc le Ministère de l’Éducation du Québec. En 1967, les autorités instaurent une institution originale intermédiaire au secondaire et à l’université : les collèges d’enseignement général et professionnel (CEGEP). Plusieurs raisons motivaient une telle proposition dont, principalement, la démocratisation de l’enseignement supérieur. L’intention était d’élargir les canaux menant à une éducation avancée qui n’était disponible, du temps des collèges classiques, qu’à une minorité favorisée. Lors de la création des cégeps, l’enseignement de la philosophie fut importé d’une structure à l’autre. La question de savoir si on allait ou pas enseigner la philosophie ne semblait pas poser problème ; cette transposition apparaissait aller de soi.

Comme le laissent paraître les propos de Georges Leroux[4], l’enseignement de la philosophie évolua dans les cégeps de façon fort inégale[5]. En 1993, la Réforme Robillard imposa une diminution du nombre d’heures de cours et exigea de préciser les intentions pédagogiques liées à l’enseignement de la philosophie. Les prochaines modifications qui seront apportées au réseau collégial toucheront presque assurément la formation générale. Il est difficile de prédire précisément ce que le Ministre de l’Éducation, M. Pierre Reid, proposera en termes de réforme, mais il est à prévoir que la philosophie, tout comme la littérature et l’éducation physique[6], devront défendre leur place au sein de la structure collégiale.

MATHIEU SAUCIER-GUAY


1. C’est la seconde fois que le texte de Monsieur De Koninck est publié ; il y eut une première parution dans le journal Le Soleil du 9 juin, date d’ouverture du Forum sur l’avenir de l’enseignement collégial.

2. J.-F. De Raymond, Descartes et le Nouveau Monde. Le cheminement du cartésianisme au Canada, XVIIe-XXe siècle, Québec et Paris, Presses de l’Université Laval et Librairie philosophique J. Vrin, 2003.

3. Par exemple, la doctrine des idées innées ou celle du cogito.

4. Voir Entretien avec Georges Leroux : l’enseignement de la philosophie au collégial publié dans le présent dossier.

5. Ce cours texte introductif gagnerait en complétude s’il faisait état des nombreuses discussions, études, mémoires, etc. qui marquèrent l’histoire de l’enseignement collégial depuis les années 70.

6. Le tronc commun au cégep est assuré par l’enseignement de l’anglais, de l’éducation physique, de la littérature et de la philosophie. Des quatre disciplines, seule celle de l’anglais ne semble pas concernée par les réformes qui auront certainement lieu dans les prochaines années.


Actes du colloque de la SPQ

Le dix-neuf mars 2004, l’Université Laval fut l’hôte du deuxième colloque du regroupement des étudiantes et des étudiants de la Société de philosophie du Québec (SPQ). Ayant pour objectif d’offrir la possibilité à toutes les étudiantes et à tous les étudiants diplômé(e)s en philosophie de présenter l’état de leurs recherches, ce colloque fut pour les conférencières et conférenciers l’occasion de participer à de riches discussions particulièrement animées. Étant donnée l’importance de ces discussions pour toute réflexion philosophique proprement dite, cette activité se révéla extrêmement formatrice autant pour les participant(e)s que pour l’audience. La qualité exceptionnelle des communications présentées lors du colloque, ainsi que celle des discussions qui se sont ensuivies, montre sans conteste l’intérêt suscité par la pratique philosophique au Québec et souligne avec éclat l’excellence de cette dernière.

Afin de donner suite à ce colloque, c’est avec un grand plaisir que nous réunissons dans ces Actes du colloque du regroupement des étudiantes et des étudiants de la SPQ les textes qui y furent présentés. Puisque les participants n’étaient pas soumis à des contraintes thématiques, leurs textes reflètent la grande diversité de la réflexion philosophique québécoise. Il nous est donc apparu vain, dans ce contexte, de forcer des regroupements factices entre des textes qui diffèrent grandement les uns des autres.

Dans le premier texte, « Renouvellement de la théorie critique et renouvellement de la dialectique », BENOÎT ARSENAULT s’interroge sur les difficultés auxquelles doit faire face toute théorie critique de la société soucieuse de renouveler son rapport à la sociologie. Il soutient qu’une telle théorie doit s’allier aux deux types d’approches descriptives de la société, qui semblent à première vue s’exclure l’un l’autre, et montre, après une analyse critique de la théorie de Jürgen Habermas, que celle de Luc Boltanski et d’Ève Chiapello y parvient.

Dans le deuxième texte, « L’herméneutique événementiale de Claude Romano et sa critique de l’ontologie fondamentale », NICOLAS BEAUDOIN présente l’herméneutique phénoménologique de Romano dont le but est de déterminer l’humain comme « advenant », c’est-à-dire comme celui qui se porte garant de ce qui lui arrive à partir des événements qui sont ses noyaux de sens. Puisque l’herméneutique événementiale de Romano s’inscrit dans le cadre des thèses de Heidegger, l’auteur aborde l’herméneutique événementiale de Romano comme une reprise et une critique de l’ontologie fondamentale et montre en quoi certains éléments de son herméneutique étaient déjà présents dans l’ouvrage Sein und Zeit de Heidegger.

Dans le troisième texte, « La structure de la subjectivité selon Hegel : Désir, Reconnaissance, Altérité », OLIVIER DIONNE pose la question qui anime tout être humain et qui est celle de savoir « qui sommes-nous ? » À son avis, certains passages de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel permettent de répondre à cette interrogation, laquelle est alors abordée par l’auteur sous l’angle de l’origine de la conscience de soi, ou encore du désir du désir de l’autre, et dans une perspective sociale.

Dans son article « La conférence “Que veut dire penser ?” de Heidegger », EMMANUELLE GRUBER procède à une analyse minutieuse de la conférence « Que veut dire penser ? » de Heidegger et montre qu’elle amène à réfléchir non seulement la conception heideggérienne de la pensée, mais aussi celles de l’être humain, de l’être lui-même et du temps. L’auteure indique que ce n’est pas en ayant recours à la pensée métaphysique, qui impose un cadre conceptuel sur les choses et qui se caractérise par un oubli de l’être, qu’on répondra à la question « Que veut dire penser ? » Il faut plutôt aller voir du côté de la poésie, laquelle est une pensée qui laisse l’être se présenter tel qu’il est.

Dans le cinquième texte, « Avons-nous le temps pour l’art ? Regard critique sur la relation entre “authenticité” et “temporalité” dans l’expérience esthétique gadamérienne », OLIVIER MATHIEU se questionne sur la nature de l’expérience authentique de l’oeuvre d’art, où ce qui distingue cette dernière des autres expériences est que l’oeuvre manifeste une prétention à la vérité. L’auteur reprend l’idée gadamérienne selon laquelle l’authenticité de l’oeuvre d’art s’exprime par l’accomplissement de la conscience qui oublie ses préoccupations quotidiennes et retrouve son être propre. Par contre, a contrario de ce que préconise Gadamer, l’auteur suggère que l’expérience de l’oeuvre d’art ne peut être comprise de la même manière que l’expérience de la fête.

DAVID ROBICHAUD, dans « Le contrat social après Babel. Rationalité et multiculturalisme », examine la théorie politique contractualiste de David Gauthier. D’une part, l’auteur signale que la conception qu’a Gauthier de la langue et de la culture implique qu’un choix individuel ou collectif fondé sur une préférence pour la langue et la culture est irrationnel. D’autre part, il montre non seulement que ces choix peuvent être considérés rationnels, mais aussi qu’il est possible de les incorporer à la théorie de Gauthier. L’auteur termine son analyse en argumentant en faveur de la nécessité de prendre en considération de tels choix dans une théorie contractualiste.

Le septième texte, « Quelques considérations sur la logique temporelle actualiste » de OLIVIER ROY, porte sur deux approches en logique temporelle proposées pour rendre compte de la valeur de vérité d’une prédiction : l’ockhamisme priorien et l’ockhamisme actualiste. L’auteur évalue deux objections que les tenants de l’approche priorienne ont adressées à ceux de l’approche actualiste. Il montre que la première n’est pas fondée parce qu’elle utilise un argument qui peut être retourné contre les prioriens et propose une approche qui permet d’éviter la deuxième.

Enfin, dans « Fernand Dumont et la philosophie », HUGO SÉGUIN-NOËL fait le portrait du rapport qu’entretenait Fernand Dumont avec la philosophie. Il montre, en premier lieu, que de nombreux écrits de Dumont témoignent d’un intérêt particulier de ce dernier pour la philosophie. Ensuite, il se tourne vers Le Lieu de l’homme et L’Anthropologie en l’absence de l’homme de Dumont et tente d’en dégager la conception dumontienne de la philosophie. Cette analyse révèle encore une fois l’intérêt porté par Dumont à la philosophie en montrant que ce dernier accorde une importance particulière à celle-ci dans la société.

En plus de témoigner de la diversité de la réflexion philosophique universitaire québécoise, la variété des sujets des articles que nous réunissons ici donne une richesse inestimable à ces Actes du colloque du regroupement des étudiantes et étudiants de la SPQ qui sauront, nous l’espérons, plaire aux lectrices et lecteurs.

JEAN-DAVID LAFRANCE
Organisateur du Colloque
Représentant de l’Université Laval auprès du Regroupement étudiant de la SPQ