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Table des matières

In Memoriam – Jacques Derrida (1930-2004)
STÉPHANIE GRIMARD

Dossier: Philosophie et science

L’épistémologie en tant qu’idéologie pour le système de la science
BENOÎT ARSENAULT

Savoir scientifique et légitimation : l’état postmoderne des rapports entre science et philosophie selon Jean-François Lyotard
FRÉDÉRICK BRUNEAULT

L’influence technologique sur la recherche philosophique
PIERRE-LUC DOSTIE-PROULX

Amour scientifique de la sagesse
ÉRIC LAPOINTE

Science et philosophie : la déconversion de Piaget
SÉBASTIEN MALETTE

La technoscience, un défi pour la philosophie
MONELLE PARENT

Commentaires

Fonder objectivement la morale : une vaine tâche ?
FRANÇOIS DOYON

« Être » ou « avoir » un corps :
intention implicite d’échapper à la condition humaine

RODRIGO GARCIA

 Relecture du Cratyle
JEAN-SÉBASTIEN HARDY

Entre norme et spontanéité.
La question kierkegaardienne du mariage

MATHIEU LAVOIE

Un nouveau défi pour la philosophie.
Sur les Méditations pascaliennes de Bourdieu

JÉRÔME MELANÇON


Philosophie et science

Pour la majeure partie de leur histoire, celles que nous distinguons aujourd’hui comme étant les sciences et la philosophie marchèrent ensemble, sans qu’on les sépare en deux domaines distincts de la connaissance. On n’a qu’à nommer quelques grands noms pour s’en apercevoir : Aristote, Galilée, Descartes, Newton, Leibniz, Darwin, Durkheim, Mach, Rutherford, Einstein, Bohr, etc. Aristote avait des dizaines de disciples recueillant pour lui des données d’histoire naturelle ; Descartes ne se réservait que quelques jours par mois pour la philosophie, faisant le plus souvent de la physique et des mathématiques ; Newton a intitulé son ouvrage majeur Principia Mathematica Philosophia Naturalis; Einstein et Bohr s’adonnaient à un débat de pointe en métaphysique. Et la liste pourrait continuer longtemps. Pour tous ces penseurs, la recherche empirique et celle spéculative – en termes contemporains, certains diraient scientifique et philosophique – sont de toute évidence complémentaires. La scission de la recherche en deux champs distincts n’est arrivée que bien tardivement dans l’histoire.

Selon Koyré, l’origine historique de cette scission se trouve dans la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles, inaugurée par Galilée en physique. Selon cette vue, la naissance de la science correspondrait à l’abandon du sens commun ; de son côté, la philosophie serait restée plus proche du sens commun. Pour cette raison, les ouvrages portant sur la naissance des sciences modernes lient souvent celle-ci à l’acceptation d’une méthodologie qui permet de contrôler expérimentalement l’aspect spéculatif de la connaissance. En philosophie, au contraire, le cadre de recherche est constamment remis en question et tout doit être recommencé à zéro à chaque fois. En fixant ainsi le cadre à l’intérieur duquel ils allaient oeuvrer, les penseurs ayant influencé le développement des sciences modernes espéraient arriver à échapper à cet inlassable retour à la case départ. De nos jours par contre, à tort ou à raison, plusieurs courants de pensée soulignent avec insistance que cette « acceptation d’un paradigme » s’est faite à un prix trop élevé : étroitesse de vue, déshumanisation de la connaissance, désocialisation des penseurs,explication au détriment de la compréhension, oublis des questions de fond, etc.

Cependant, aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, la séparation n’était pas encore consommée. Ce n’est que vers le milieu du XIXe siècle que certains groupes se sont proclamés exclusivement « scientifiques » et qu’ils ont voulu couper tous les ponts avec la philosophie. Ces philosophies de la science – qui demeurent bien malgré elles des philosophies – ont voulu parer la science de ses propres fondements de façon à la rendre indépendante. Face aux spéculations des philosophes qu’ils trouvaient inacceptables, plusieurs courants ont tenté de rompre le contact : inductivisme, positivisme, empirisme logique, etc. Évidemment, ce déchirement a engendré une littérature abondante en épistémologie et le débat demeure encore d’actualité, bien que sous un aspect différent. En effet, le taux de production de l’activité que l’on a désormais dite scientifique – par opposition à celle dite philosophique – a été réellement impressionnant au XXe siècle. La big science – celle requerrant de grands moyens financiers, des appareils de laboratoires perfectionnés, ainsi que de vastes communautés de chercheurs – est arrivée à expliquer tant de phénomènes complexes et à développer tellement d’applications technologiques qu’elle est, de nos jours, souvent considérée comme le seul domaine produisant de « véritables » connaissances.

Ce développement des sciences modernes a amené une importante réorganisation des disciplines traditionnelles. Alors qu’il n’y avait jadis qu’une philosophie naturelle, maintenant il y a la philosophie et la science, qui elle-même est subdivisée. Ainsi, la situation actuelle se dessine ainsi : il y a deux disciplines qui ont comme visée la vérité, mais ayant des méthodes, des objets, des institutions et des préoccupations souvent différentes. La question que Phares pose dans ce numéro a donc comme but de susciter un débat à cet égard : L’essor considérable de la science moderne depuis au moins deux siècles a-t-il modifié en profondeur la tâche de la philosophie ? Évidemment, plusieurs approches sont possibles pour traiter un problème d’une telle complexité. Certains mettront l’emphase sur la pratique scientifique, en faisant une analyse historique, sociologique, anthropologique, économique, psychologique, éthique, etc. D’autres préfèreront aborder l’aspect épistémologique, en procédant à une analyse des concepts de science et de philosophie. Certes, les deux sont complémentaires et les textes du présent dossier développent plusieurs de ces aspects.

D’abord, BENOÎT ARSENAULT adopte le point de vue de la sociologie philosophique. Le problème général qu’il pose est celui de l’interaction entre un système social d’activité et son idéologie. Il présente d’abord le cas de l’économie capitaliste et de son idéologie, pour ensuite appliquer le modèle au système de la science. Dans ce cadre, il défend la thèse suivant laquelle l’épistémologie est l’idéologie de la science. Ainsi, l’auteur veut éclaircir quels rôles sociaux la philosophie et la science jouent et quelles instances sociales sont censées en être les destinataires.

Dans le deuxième texte, FRÉDÉRICK BRUNEAULT présente le point de vue du post-modernisme de Lyotard, soit celui d’une pragmatique du langage de la science. Il applique à la question de notre dossier la théorie selon laquelle le langage détermine les liens sociaux. Ainsi, les scientifiques agissent à l’intérieur d’un espace langagier articulé autour des enjeux reliés au savoir scientifique. De ce cadre, il pose un regard philosophique sur la science, entendue comme jeu de langage, afin d’examiner la nature de sa légitimation.

Ensuite, PIERRE-LUC DOSTIE-PROULX tente de déterminer si la tâche philosophique a effectivement changé sous l’impulsion du développement scientifique. Selon lui, le questionnement philosophique demeure par-delà le temps, mais l’expérience philosophique change dans sa méthode et son objet. La philosophie doit intégrer des découvertes scientifiques à sa réflexion et elle doit se pencher sur la manière dont la technologie transforme l’être humain. En somme, sa thèse est que pour comprendre l’évolution de l’expérience philosophique, il faut étudier comment la révolution technologique a affecté (et affecte toujours) notre intériorité.

ÉRIC LAPOINTE présente ensuite une réflexion inspirée de Heidegger. De ce point de vue, la philosophie précède principiellement la science et, de là, le développement de la science ne peut avoir changé la tâche de la philosophie. Par contre, « la philosophie, telle que pensée chez les Grecs, s’accomplit depuis au moins deux siècles dans sa possibilité la plus extrême par le biais des sciences modernes ». Ainsi, pour le philosophe, il s’agit de se rendre capablede tourner le regard vers l’étant en tant qu’étant, dans une perspective globale.

De son côté, SÉBASTIEN MALETTE présente la vision subversive de Piaget portant sur la relation entre la science et la philosophie, qui se trouve à être une critique de la pratique philosophique actuelle. Cette critique se présente en deux temps : d’abord, elle dénonce les orientations de la philosophie institutionnelle et ensuite, elle dénonce le fait que cette philosophie ressemble bien souvent à du spiritisme. Selon ce point de vue, la différence entre philosophie et science n’est pas tant dans la nature des problèmes, mais bien dans la délimitation et dans la technicité croissante des méthodes de vérification (acceptées en science, souvent rejetées en philosophie). Ainsi, la tâche de la philosophie aurait changée : elle aurait à se mettre à l’heure de la science car « le propre d’une intelligence complète est de refuser de confondre les genres et de ne pas accepter comme une vérité démontrée ce qui n’est qu’hypothèse ».

Enfin, MONELLE PARENT présente deux tâches de la philosophie : sa tâche rationnelle (épistémologique) et sa tâche sociale (sociologique). En ce sens, « les problèmes surviennent en effet lorsque le point de vue sociologique est confondu avec le point de vue épistémologique ou pire, lorsque l’un de ces points de vue est imposé comme le seul valable ». Par la suite, elle présente un concept de technoscience et un concept de philosophie afin de pouvoir comparer leurs caractéristiques. Il en ressort que la rationalité technique des technosciences a amené une nouvelle forme d’éthique, propre à la philosophie actuelle. Enfin, elle entame une réflexion sur les réactions du système d’enseignement et de recherche face à l’essor des technosciences.

La question de ce dossier sera donc développée sous plusieurs angles dans les textes que Phares vous propose ici : Qu’est-ce qui fait l’unité de la philosophie, s’il y en a une ? Et la même question pour la science. La science est-elle nécessairement une technoscience ? Quels sont les principes de légitimation du discours scientifique ? Quelle est l’influence sociale du développement des sciences et comment la philosophie peut-elle ou doit-elle réfléchir ce problème ? Autrement dit, la question du fondement des sciences est-elle d’emblée une question d’éthique ? Ou encore, comme le propose Lévi-Strauss, toute science est-elle une science sociale ?

Tout ce qui est humain est social, et c’est l’expression même de « sciences sociales » qui recèle un pléonasme [...] Et d’ailleurs, quelle science ne l’est pas ?

Comme nous l’écrivions il y a quelques années : « Même le biologiste et le physicien se montrent aujourd’hui de plus en plus conscients des implications sociales de leur découvertes, ou, pour mieux dire, de leur signification anthropologique. L’homme ne se contente plus de connaître ; tout en connaissant davantage, il se voit lui-même connaissant, et l’objet véritable de sa recherche devient un peu plus, chaque jour, ce couple indissoluble formé par une humanité qui transforme le monde et qui se transforme elle-même au cours de ses opérations. »[1]

Dans cette situation, que plusieurs auteurs de notre dossier ont constatée, la nécessité de recherche interdisciplinaire devient criante. Mais trop souvent, quand ce cri vient des philosophes, il signifie que les scientifiques devraient se mettre à la philosophie, et la réciproque est négligée. Or, comme l’ont mentionné dans leurs textes P.-L. Dostie Proulx et S. Malette, cette exigence doit être réciproque : comment ouvrir un dialogue avec les scientifiques si ce n’est que pour leur dire que leur point de vue est trop étroit ? Peutêtre faudrait-il accepter que pour développer « un point de vue universel », il faut prendre conscience de la manière dont l’être humain connaît, et que la philosophie a beaucoup à apprendre des sciences à cet égard. Ainsi, quand la volonté de dialogue et de coopération ne tient guère plus qu’en parole, on en arrive à des scissions entre les disciplines et à des polémiques inutiles. « Le doute se glisse, quand des raisons d’ordre pratique, dont on ne devrait pas perdre de vue qu’elles procèdent d’une convention administrative, sont exploitées jusqu’à leurs dernières conséquences au bénéfice d’intérêts professionnels, à moins qu’il ne s’agisse de paresse intellectuelle[2]. »

Heureusement, la recherche interdisciplinaire semble reprendre vigueur dans certaines universités. On ne peut que saluer les efforts en vue de créer de tels groupes de recherche ou instituts, comme le nouvel Institut d’éthique appliquée de l’Université Laval, créé sous l’impulsion de Luc Bégin. Cependant, il ne faut pas s’arrêter à l’éthique ; la recherche théorique a aussi besoin d’interventions multidisciplinaires, dont celles des philosophes. Ainsi, dans ce numéro, Phares espère que le lecteur trouvera d’intéressantes pistes de réflexion concernant une question on ne peut plus actuelle, celle de la tâche de la philosophie dans son rapport avec le développement de la science.

NICOLAS FILLION


1. Claude Lévi-Strauss, « Critères scientifiques dans les disciplines sociales et humaines », Revue internationale des sciences sociales, 16.4 (1964), p. 591.

2. Ibid., p. 581.